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    Restauratia: Claude Karnoouh. Tranches de vie roumaine
    Scris la Tuesday, July 12 @ 18:14:34 CEST de catre asymetria
    Etnografie Pensez à cela brave gens quand nos politiciens occidentaux (aussi corrompus que les politiciens roumains, mais le pratiquant avec plus de style) et nos ambassadeurs souvent arrogants viennent sur les bord du Danube pour vous vanter les bienfaits de l'UE.... Depuis son extension à l'Est ex-communiste, l’UE est une machinerie néocoloniale, une pure machine à faire du fric pour le grand capital occidental sur le mode « take the money and run »... le reste, les petits bénéfices, les petits avantages des bureaucraties culturelles et universitaires ne sont que des amuse-gueules.

    Claude Karnoouh


    Source :http://lapenseelibre.fr/LaPenseelibreN45.aspxPublié avec l'accord de l'auteur

    mardi 12 juillet 2011
    Tranches de vie roumaine


    Quelques scènes prises sur le vif en Roumanie... pays membre de l'UE... et qui reçoit des sommes très substantielles afin de réhabiliter ses infrastructures...

    Celui et celle qui sait, saura fort bien de quoi il est ici question… et c’est en hommage à leur humanité et à leur honnêteté que j’ai écrit ce petit texte sous l’empire d’une sainte colère.

    Je lis dans la presse, en l’occurrence dans Adevàrul (La Vérité) du lundi 11 juillet 2011 qu’en Transylvanie la conservation des monuments historiques et des sites archéologiques est menacée pour des raisons et financières et d’impéritie. Aussi, comme personne ne dit mot, les dégradations vont-elles bon train, non seulement en Transylvanie, mais encore à Bucarest (rue Berzei, le marché Matache, parmi bien d’autres exemples) et ailleurs aussi (l’ensemble des tilleuls de Bràila coupés en une seule nuit sur ordre du maire !!!). Mais a-t-on entendu parlé jamais en Roumanie d’une véritable opinion publique ? Ah certes oui, il y a ceux qui vocifèrent en s’auto-intitulant la société civile, ou le dialogue social... Vaste rigolade, les uns sont à proprement parler le monologue social, et les autres, en général les mêmes, sont autant la société civile que moi comme moine tibétain. Oui, on les entend morigéner du haut de leur savoir le président de la République qui dit certes d’énormes bêtises historiques, lesquelles, au bout du compte, n'affectent en rien la vie du pays, un énième bla-bla-bla électoraliste de plus sans grandes conséquences, un feu de paille agitant deux ou trois jours les médias, puis basta, terminé, on passe à autre chose. Cependant, ces démocrates intransigeants gardent un silence épais lorsqu'il s'agit d’activités qui affectent directement la vie quotidienne de la majorité, dès lors que ces activités mettent en jeu argent, spéculation de toutes sortes, et donc le gros business... Agissant ainsi, ces « honnêtes » gens ne font que garantir leurs privilèges de laquais des pouvoirs d'argent et des pouvoirs politiques, ce qui en Roumanie est à peu près la même chose tant la symbiose entre les deux est forte... Il faut à ce sujet observer par exemple ce qui se passe dans le département de Teleorman fief du PSD et de son patron, un très gros businessman du cru, ancien officier de haut rang de la Securitate d’après ce que les gens du lieux affirment sans détour.
    Ainsi certains déplorent la démolition et la dégradation de monuments, de bâtiments, voire de quartiers ayant une valeur historique ou esthétique certaine... mais combien de personnes se mobilisent-elles après avoir laisser des années durant les choses aller à vau-l'eau? Pourquoi ses âmes devenues sensibles se réveillent-elles aussi soudainement ? N’est-il pas bien trop tard ? Cette démolition en règle du pays n’est-elle pas devenue rédhibitoire ? Car cette dégradation a commencé depuis la chute du régime communiste qui lui-même n’était pas un modèle de prudence quant à la conservation des monuments et des quartiers historiques. Je me souviens, quand j’enseignais à l’UBB (Université de Cluj), entre les années 1991-2003, avoir signalé plusieurs fois à la direction locale du patrimoine et au directeur général de l’époque les dégradations irréversibles que d’aucuns pouvaient constater en Transylvanie du Nord, surtout de belles petites églises de bois, ou de très anciennes maisons, et tous ces petits manoirs qui s’échelonnent le long de la vallée du Mures. Jamais il n’a été de donné de réponse à mes questions, ne serait-ce une excuse, fût-elle un simulacre, disant par exemple : « il n’y a pas d’argent ». La seule restauration de grande envergure entreprise dans la région a été celle du château des comtes Banffy dans la campagne voisine de Cluj à Bontida, avec son somptueux parc, entreprise se réalisant sous l’égide d’une fondation d’état hongroise et d’une fondation privée anglaise (celle du Prince Charles qui restaure d’autres lieux dans toute la Transylvanie dont il est devenu passionné). Et ensuite les Roumains « verts » voudraient qu’on respecte les élites quelles qu’elles soient, quand elles sont incapables du moindre effort pour le mettre en valeur et en conserver les joyaux. A ce sujet il convient d’observer la ruine de l’architecture rurale du Maramures et l’Oas réalisée par les habitants du lieux qui ne respectent aucune loi, aucun règlement, avec la complicité des autorités locales et régionales totalement corrompues qui ferment les yeux. Tant pis, ils tuent la poule aux œufs d’or d’un tourisme rural en devenir et paieront au centuple cette ruine.
    Passons à présent à une autre tranche de la vie roumaine. J’engage tous les lecteurs de La pensée libre passant par la Roumanie à faire un tour dans les hôpitaux des centres départementaux. Le spectacle ne manque pas de sel, et, si j’ose dire, ni de poivre ! Par exemple, je me trouvais le samedi 9 juillet à Galati (grande ville portuaire sur le bas Danube), à la morgue où j'accompagnais une amie qui apportait les habits nécessaires pour habiller un sien parent disparu. Ce que j’ai vu m’a laissé sans voix, sidéré. Une fois descendu les escaliers qui mènent du rez-de-chaussée au premier sous-sol où se trouvent les couloirs de la morgue, je tombe sur des lits-brancards où gisaient au vu et au su de tous des cadavres, par même recouvert d’un linceul, parfois une couche culotte pour cacher le sexe, mais certains entièrement nus... exposés là, dans la déchéance de leur corps inutile, rebus humains délaissés, chairs à l’abandon dans leur rigidité de cire... les employés passent et repassent, prennent les habits qu’on leur porte, parlent avec une certaine dureté, reçoivent de bons bakchichs ; et puis nous sommes repartis en longeant les cadavres. Une terrible envie de pleurer m’a envahi en sortant et si je n’ai pas éclaté en sanglots c’est parce que la personne que j’accompagnais était plongée dans la détresse de son propre deuil et n’avait guère besoin en plus des manifestations de ma tristesse métaphysique. Et puis la visite continue, nous parcourons les couloirs pour rejoindre le service de médecine où la malade est morte,  ici et là je vois des chiens errants qui dorment tranquillement dans les recoins des corridors y compris dans les étages... ils sont calmes, silencieux, respectueux de la tranquillité des malades… les garderaient-ils ? Ils sont là, tout à fait chez eux. J’ai interrogé un gardien : « Et les chiens errants? », « Cest ainsi Monsieur, me fut-il répondu avec un calme désarmant ! »… puis, il y a les chambres où sont entassés les malades, avec l’odeur fétide de mort qui rode partout et leur charme spécifique, les cafards qui courent le long des murs en longeant les icônes accrochées à la tête des lits. Salut, chiens errants et cafards dans l’hôpital, cela pourrait très bien  représenter le symbole de la Roumanie postcommuniste … Puis nous sommes repartis vers d’autres démarches administratives. Puis nous avons transporté le cercueil dans une Dacia corbillard brinquebalante, une véritable antiquité qui devait avoir au moins trente à quarante ans ! Bakchich au vieux chauffeur harassé sous la chaleur tropicale de ce mois de juillet ; puis on est repartis vers le cimetière, là on a règlé la concession à perpétuité, puis on a visité le lieu de la future tombe, perdu au fin fond de l’immense cimetière, suivi d’une discussion technique avec un fossoyeur chef, un type costaud et sympathique et quelque peu maffieux, encore et toujours des prix très élevés pour des travaux simples, on devine le bakchich inclus directement dans la note ; puis nous repartons en direction de la maison de pompes funèbres de l’église du quartier où sera dite la messe de la veillée du mort et, le lendemain, celle de l’enterrement proprement dit, et il faut toujours payer, et à prix fort, tous les ingrédients nécessaires au rite plus, une trouvaille géniale obligatoire, l’achat d’un « kit » de funérailles, une petite icône, une croix en cire mise entre les mains du mort et un cierge enroulé en spirale posé sur son ventre, une bougie dans un étui rouge et de l’encens pour l’ostensoir. Le lendemain au cimetière, don de serviettes à profusion, d’une couverture et de nourriture aux pauvres qui suivent depuis l’église et à ceux qui attendent au cimetière (il y a là des professionnels de la « pomana mortului », la « charité du mort »), et toujours les bakchichs, à la femme qui aide au rite dans l’église, au sonneur de cloche, puis à nouveau au chauffeur du corbillard qui transporte le cercueil jusqu’au cimetière, aux six garçons suppléants du fossoyeur chef qui creusent la fosse et y descendent le cercueil, et enfin les émoluments dus au prêtre et au diacre qui donne le répons. On comprend, pour la BOR (Eglise orthodoxe roumaine) et ses adjuvants laïques, les rites de passages, les baptêmes, les mariages et les décès sont un excellent business dont la matière première est à peu près inépuisable. Mais pourquoi donc payer pour des sacrements quand les prêtres ont d’honorables salaires ? Le salut n’est pas une chose qui s’achète me semble-t-il, il tient de la foi et les sacrements devraient être gratuits, ce qui manifesterait le plus haut sentiment de charité chrétienne de la part des serviteurs de Dieu s’il n’en étaient pas malheureusement les bureaucrates… Et puis tous ces pauvres qui viennent à la pitance de la « pomana mortului », car il y avait plusieurs défunts dans la chapelle mortuaire où reposait le nôtre et les gens attendaient les pauvres, il fallait qu’ils soient là les pauvres pour que la charité bureaucratique et bigote soit accomplie. Car il y a quelque chose d’obscène dans cette ritualité convenue, non pas dans le geste même de la charité, Dieu m’en garde ! mais dans la manière dont celle-ci est accomplie ce jour-là, avec une ostentation bigote pour une majorité (sauf exception, comme la simplicité humaine de mon hôtesse), et la plupart du temps jamais dans la vie quotidienne alors que sans-abris et mendiants de toutes sortes nous cernent journellement.
    Que peut-on attendre d'un pays européen où de telles choses se passent au début du XXIe siècle? Quel crédit donner à l'intelligentsia dont la majorité se vautre dans la fange de la servitude volontaire pour un plat de lentille et une poignée de dollars... Le pays est une ruine, non seulement une ruine économique, mais une ruine morale générale tandis qu’une majorité d'intellectuels se taisent et acceptent que le peuple vivent dans des conditions scandaleuses en ce début d’un nouveau millénaire, celui de la techno-science triomphante. Mais ici, ce n'est pas le maintient d'un patrimoine culturel de valeur ou d’un système de santé public de qualité qui compte car cela ne rapporte pas d'argent dans les portefeuilles privés... (voir à ce sujet le scandale du business des transplantation rénales à l’hôpital Fundeni de Bucarest). Car, lorsque ces intellectuels en renom sont malades, ils partent se faire soigner à l'étranger, comme les politiciens, les journalistes vedettes et les businessmen and women... Pour ces bonnes âmes, donneuses de leçons de morale ou d’histoire ou de mépris, le peuple roumain dans sa généralité et sa diversité n’est bon qu’à payer les impôts et les taxes diverses qui servent entre autre chose à grassement rémunérer ceux qui proposent la privatisation généralisée de tout, sauf de leur salaire public… le peuple est donc sommé de se taire, d’embrasser la main des popes et des évêques, et, last but not least de louer les "boierii mintii" à la demande (litt. les boyards de la pensée, plus proche du français, les « aigles de la pensée »)...
    Qui parle ose donc parler de la Roumanie comme d'un pays civilisé aujourd'hui... Sous le régime communiste, pour les anthropologues, la Roumanie avait naguère le charme des pays archaïques en voie de développement (avec toutes ses limites et ses défauts nombreux), maintenant que l'archaïsme a été tué par le capitalisme sauvage bien plus rapidement que par l'industrialisation communiste, il ne reste plus que la sauvagerie d'une postmodernité néo-féodale et népotique sans foi ni loi...
    Pensez à cela brave gens quand nos politiciens occidentaux (aussi corrompus que les politiciens roumains, mais le pratiquant avec plus de style) et nos ambassadeurs souvent arrogants viennent sur les bord du Danube pour vous vanter les bienfaits de l'UE.... Depuis son extension à l'Est ex-communiste, l’UE est une machinerie néocoloniale, une pure machine à faire du fric pour le grand capital occidental sur le mode « take the money and run »... le reste, les petits bénéfices, les petits avantages des bureaucraties culturelles et universitaires ne sont que des amuse-gueules. Les petites bourses données ici ou là à des universitaires ou à des étudiants, les séjours en résidence "créatrice" de quelques semaines offertes ici ou là à des artistes plasticiens, des écrivains ou des poètes sont les miettes du gâteau charitablement distribuées pour faire taire les consciences... Comme s'il fallait être en résidence pour faire une œuvre que l'on porte en soi : Baudelaire avait souvent pour résidence les bordels, Cézanne sa modeste retraite provençale comme le poète René Char, Apollinaire l'entre-cuisse de ses maîtresses, puis les tranchées de la Guerre de 14-18, Proust sa chambre et les bordels homosexuels, Céline son cabinet médical, Montale son petit appartement de Milan, Hrabal une vie très modeste dans Prague communiste, Pollock son atelier et l’alcool, Basquiat le métro de New-York et la drogue, Heidegger la modeste cabane dans la Schwartzwald, etc…
    A celui qui a choisi pour des raisons personnelles de vivre là, aux rives de l’Ister[1]… et qui connaît le pays depuis maintenant quarante ans, il lui arrive d’être parfois envahi d’une infinie tristesse, mais aussi d’une rage impuissante à voir les parvenus se pavaner comme des fats, cyniques et arrogants avec les inférieurs, soumis comme des valets fripons avec les puissants.
    Claude Karnoouh
    Bucarest le 11 juillet 2011


    Publie avec l'accord de l'auteur
    [1] Nom poétique donné au bas Danube par Hölderlin.


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