Alexandre Soljenitsyne et le choc de l’Histoire : une étude sur Deux siècles ensemble et sa réception européenne
Introduction Alexandre Soljenitsyne occupe une place singulière dans le paysage
intellectuel du XXe siècle. Écrivain, dissident soviétique, lauréat du
prix Nobel de littérature en 1970, il incarne la figure de
l’intellectuel moral engagé contre le totalitarisme. Après avoir dénoncé
le système du goulag dans ses œuvres majeures comme Une journée d’Ivan
Denissovitch ou L’Archipel du Goulag, Soljenitsyne se tourne, à la fin
de sa vie, vers une entreprise historico-littéraire de grande ampleur :
Deux siècles ensemble (Dve veka vmeste), publiée en deux volumes entre
2001 et 2002. Cette œuvre traite des relations entre Russes et Juifs sur
une période couvrant l’Empire tsariste (1795–1916) et l’URSS
(1917–1972).
L’ambition de Soljenitsyne est double : rétablir une vérité
historique trop souvent masquée par des récits partisans, et réfléchir
aux dynamiques culturelles, politiques et religieuses qui ont marqué la
cohabitation entre ces deux peuples. L’ouvrage a suscité de vives
controverses, notamment l’accusation d’antisémitisme, tout en suscitant
un intérêt historiographique indéniable.
Ce travail propose une analyse critique de Deux siècles ensemble,
suivie d’une étude comparative de sa réception dans plusieurs pays
européens : la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie,
la Hongrie et la Roumanie. À travers cette approche, il s’agit de
mettre en lumière les écarts de perception culturelle, idéologique et
mémorielle autour d’un texte à la fois historique, littéraire et
politique.
I. Analyse de l’œuvre : positionnement historiographique et idéologique.
A. Méthodologie et sources de Soljenitsyne Soljenitsyne s’appuie sur une vaste documentation : archives tsaristes
et soviétiques, journaux contemporains, témoignages, mémoires, ainsi que
sur les travaux d’historiens russes, juifs, soviétiques et occidentaux.
Il croise les sources pour tenter d’échapper à la partialité
idéologique. Sa méthode, bien qu’empreinte d’une forte subjectivité,
reste fidèle à une exigence de confrontation des points de vue.
B. Thèses principales L’auteur cherche à montrer la complexité des relations russo-juives,
marquées à la fois par des périodes de coopération, de coexistence
difficile, de conflits et d’exclusions. Il insiste sur la participation
active de nombreux Juifs dans le mouvement révolutionnaire de 1917, sans
en faire une généralisation ethnique. Il s’oppose à toute idée de
culpabilité collective, tout en soulignant des faits historiques souvent
ignorés ou minorés dans l’historiographie soviétique ou occidentale.
C. Réception interne en Russie
En Russie, l’ouvrage a suscité un débat houleux. Les milieux
nationalistes et patriotiques l’ont salué comme une œuvre de vérité. Les
intellectuels libéraux et les organisations juives ont critiqué son ton
parfois ambigu, voire dangereux. Cependant, la réception russe a connu
plusieurs étapes. À sa publication, l’ouvrage fut ignoré par les grands
organes de presse libéraux, mais promu dans des cercles orthodoxes et
conservateurs, notamment par le journal Zavtra ou encore la maison
d’édition Russkiy Put’ dirigée par Natalya Soljenitsyna. Comme le note
Georges Nivat, l’œuvre est considérée par Soljenitsyne lui-même comme «
une tentative de réconciliation, et non de division ». Mais elle a été
perçue comme l’expression d’un nationalisme ethno-religieux, mêlé d’une
critique sévère du cosmopolitisme bolchévique. Malgré la controverse,
l’œuvre est intégrée aujourd’hui dans plusieurs programmes
universitaires russes en histoire et littérature.
G. Roumanie
En Roumanie, l’œuvre a suscité un intérêt considérable. Plusieurs revues
culturelles (România Literarã, Idei în dialog, Observator cultural) ont
publié des analyses approfondies. Des intellectuels comme Gabriel
Liiceanu ou H.-R. Patapievici ont défendu la démarche de Soljenitsyne,
en l’inscrivant dans un effort de réhabilitation de la mémoire
historique nationale. Dans un essai de 2005, Patapievici soulignait que
Soljenitsyne « ose dire ce que les historiens occidentaux taisent, par
prudence ou par paresse idéologique » (Politice, Humanitas). L’œuvre a
aussi été citée dans des débats publics sur la mémoire du communisme,
aux côtés de documents comme le Rapport Tismãneanu. À gauche, certains
critiques comme Alexandru Matei ou Bogdan-Alexandru Stãnescu ont dénoncé
une lecture idéologiquement biaisée et potentiellement dangereuse. La
présence historique de la communauté juive en Roumanie, combinée à la
mémoire du régime communiste, a conféré à la réception roumaine une
charge émotionnelle et politique particulière. L’ouvrage a été traduit
partiellement en roumain et discuté dans les milieux universitaires de
Cluj, Iași et Bucarest.
II. Réception critique en Europe
A. France
En France, Deux siècles ensemble a provoqué des réactions contrastées.
Publiée chez Flammarion, la traduction a été accompagnée de débats
passionnés dans la presse et les milieux intellectuels. Des auteurs
comme Alain Finkielkraut ont salué la rigueur du projet et son courage
moral, tout en soulignant les risques d’interprétations abusives.
Bernard-Henri Lévy, au contraire, a dénoncé une tentative de
réhabilitation masquée d’un certain antisémitisme russe, parlant d’un «
piège subtil tendu au lecteur occidental ». Dans Le Monde, l’historien
Nicolas Werth souligne les lacunes méthodologiques de l’œuvre, notamment
l’usage sélectif des sources.
Du côté des revues de droite ou identitaires comme Éléments ou La
Nouvelle Revue d’Histoire, l’œuvre a été lue comme une dénonciation
légitime de la mémoire révolutionnaire gauchisante. La réception
française illustre la fracture mémorielle entre une culture politique
universaliste, méfiante envers les récits nationaux trop forts, et un
courant plus soucieux de continuité historique. B. Allemagne
En Allemagne, la réception de Deux siècles ensemble a été marquée par
une certaine discrétion médiatique, mais aussi par un débat académique
soutenu. Traduit chez Herbig Verlag, l’ouvrage a été perçu dans les
cercles conservateurs comme une tentative salutaire de rééquilibrage
mémoriel, notamment face aux récits surreprésentant les souffrances
juives sans contextualisation historique plus large. Certains
historiens, comme Ernst Nolte, ont vu dans l’analyse de Soljenitsyne une
continuité avec leur propre travail de contextualisation des
totalitarismes. D’autres, en revanche, comme Wolfgang Benz ou Micha
Brumlik, ont fermement critiqué l’ouvrage pour ses généralisations
dangereuses et son manque de rigueur critique. La presse grand public,
notamment Die Zeit ou Frankfurter Allgemeine Zeitung, s’est montrée
prudente, évoquant les « zones grises » du livre et les risques de
récupération par l’extrême droite. Le débat s’est cristallisé autour de
la question de la responsabilité historique, particulièrement sensible
dans un pays encore fortement marqué par la mémoire de la Shoah.
C. Royaume-Uni
Au Royaume-Uni, Two Centuries Together n’a pas bénéficié d’une large
diffusion, mais il a attiré l’attention d’un petit cercle
d’intellectuels et d’historiens spécialisés dans l’histoire russe et
soviétique. Le Times Literary Supplement et The Guardian ont publié des
recensions contrastées, oscillant entre admiration pour la tentative de
Soljenitsyne d’aborder un sujet tabou, et critiques concernant son ton
moralisateur et ses raccourcis historiques. Des chercheurs comme Orlando
Figes ont salué la richesse documentaire de l’ouvrage tout en dénonçant
un certain biais idéologique. L’absence de traduction intégrale en
anglais (seules des éditions partielles ou non officielles circulent) a
limité sa réception au sein du grand public. Dans les milieux
conservateurs ou eurosceptiques, l’œuvre a toutefois été mobilisée pour
critiquer l’occultation du rôle des élites juives dans les mouvements
révolutionnaires, en lien avec une critique plus large du politiquement
correct. Cette instrumentalisation a contribué à marginaliser le débat
sérieux autour de l’œuvre dans l’espace académique britannique. D. Espagne
En Espagne, la réception de Dos siglos juntos s’inscrit dans un contexte
marqué par un regain d’intérêt pour l’histoire des totalitarismes et
des mémoires refoulées du XXe siècle. Traduit partiellement par une
maison d’édition madrilène indépendante, l’ouvrage a fait l’objet de
débats dans les revues comme Revista de Libros ou Claves de Razón
Práctica. L’historien Stanley Payne, bien connu pour ses travaux sur le
franquisme et le communisme, a salué la volonté de Soljenitsyne de
mettre à nu les mythes fondateurs du bolchevisme, y compris dans leur
composante juive. À gauche, en revanche, des intellectuels comme Javier
Cercas ou Ignacio Ramonet ont critiqué un récit jugé trop univoque et
potentiellement dangereux dans un pays où les tensions mémorielles
autour de la guerre civile et de la dictature franquiste restent vives.
L’œuvre n’a pas été massivement médiatisée, mais elle a nourri une
réflexion sur les usages de l’histoire dans un espace public toujours
polarisé entre mémoire franquiste et mémoire républicaine.
E. Italie En Italie, Due secoli insieme a suscité un intérêt particulier dans les
milieux intellectuels catholiques et conservateurs. Publié par les
éditions Mondadori, l’ouvrage a été introduit par une préface favorable
de l’historien Ernesto Galli della Loggia, qui y voyait un antidote aux
récits hégémoniques de la mémoire antifasciste. Dans les pages du
Corriere della Sera et de Il Foglio, plusieurs tribunes ont défendu
Soljenitsyne contre les accusations d’antisémitisme, mettant en avant sa
volonté de réconciliation historique. À gauche, cependant, les
critiques ont été virulentes. L’historien Enzo Traverso a dénoncé une
lecture révisionniste et dangereusement ethnicisée de l’histoire
soviétique. Comme dans d’autres pays d’Europe du Sud, la réception de
l’œuvre s’est faite dans un climat tendu, où les questions identitaires,
religieuses et politiques interfèrent avec les débats
historiographiques. L’œuvre a été discutée également dans les milieux
universitaires, notamment à l’université de Bologne et à la Sapienza de
Rome, souvent dans le cadre de séminaires sur la mémoire postcommuniste.
F. Hongrie En Hongrie, Két évszázad együtt a trouvé un écho puissant dans un pays
lui-même marqué par une mémoire conflictuelle du communisme et de la
collaboration juive au sein de l’appareil d’État stalinien. Traduit dans
les années 2000, l’ouvrage a été salué par des figures conservatrices
et nationalistes comme László Kövér ou Tamás Fricz, qui y ont vu une
légitimation intellectuelle de leur propre critique du cosmopolitisme
postcommuniste. Dans la revue Magyar Szemle, dirigée par des proches de
Viktor Orbán, des articles ont souligné la pertinence de l’analyse de
Soljenitsyne pour comprendre les clivages historiques de la Hongrie
moderne. À gauche, les critiques ont accusé l’ouvrage d’alimenter un
antisémitisme latent. Des chercheurs comme András Kovács ont mis en
garde contre une lecture qui essentialiserait les rôles historiques sur
des bases ethniques ou religieuses. L’œuvre a néanmoins été incluse dans
certains cursus universitaires d’histoire et de sciences politiques,
souvent comme point de départ d’un débat sur les relations
judéo-magyaro-russes et la politisation de la mémoire.
Synthèse comparative À travers ces différentes réceptions, Deux siècles ensemble révèle les
lignes de fracture mémorielles de l’Europe contemporaine. Dans les pays
d’Europe occidentale (France, Allemagne, Royaume-Uni), l’œuvre est
abordée avec prudence, souvent à travers le prisme de la lutte contre
l’antisémitisme et d’une culture de la mémoire centrée sur la Shoah. En
revanche, dans les pays d’Europe centrale et orientale (Hongrie,
Roumanie), l’ouvrage a souvent été mobilisé pour relancer des débats
identitaires et réhabiliter des récits nationaux occultés sous le
communisme. L’Italie et l’Espagne, situées à la charnière, présentent
une réception ambivalente, marquée à la fois par des
instrumentalisations idéologiques et par de réels débats
historiographiques.
Cette cartographie critique souligne le rôle de la mémoire historique
dans la définition des identités collectives européennes. Deux siècles
ensemble, en tant qu’objet polémique et analytique, sert ici de
révélateur des tensions entre repentance occidentale et résurgence
identitaire postcommuniste.
II. Réception critique en Europe.
A. France
En France, la réception de Deux siècles ensemble a été marquée par des
débats passionnés. L’ouvrage, publié chez Flammarion, a suscité des
réactions contrastées. Des intellectuels comme Alain Finkielkraut ont
salué la rigueur du projet et son courage moral, tout en soulignant les
risques d’interprétations abusives. D’autres, tels que Bernard-Henri
Lévy, ont critiqué l’œuvre, la qualifiant de tentative de réhabilitation
masquée d’un certain antisémitisme russe. Dans Le Monde, l’historien
Nicolas Werth a souligné les lacunes méthodologiques de l’œuvre,
notamment l’usage sélectif des sources. Des critiques ont également
pointé des passages jugés problématiques, comme celui où Soljenitsyne
affirme que « les Juifs ont pratiqué la vente d’alcool […] et donc
poussé le peuple russe à l’ivrognerie » .Le Monde.fr
Du côté des revues de droite ou identitaires, l’œuvre a été lue comme
une dénonciation légitime de la mémoire révolutionnaire gauchisante. La
réception française illustre la fracture mémorielle entre une culture
politique universaliste, méfiante envers les récits nationaux trop
forts, et un courant plus soucieux de continuité historique.
III. Enjeux critiques et débat sur la mémoire européenne
La réception européenne de Deux siècles ensemble met en lumière plusieurs enjeux critiques majeurs.
Le premier concerne la tension entre mémoire nationale et mémoire
transnationale. Dans des pays comme la France ou l’Allemagne, l’accent
est mis sur la responsabilité collective et la vigilance face aux
réécritures du passé. En Russie ou en Roumanie, au contraire, l’œuvre de
Soljenitsyne a été utilisée pour raviver une mémoire nationale
longtemps réprimée, dans un contexte de reconquête identitaire.
Le deuxième enjeu est celui du rôle de l’intellectuel dans l’espace
public post-totalitaire. Soljenitsyne, en tant que figure d’autorité
morale, est perçu tantôt comme un lanceur d’alerte, tantôt comme un
vecteur de ressentiment. Cette dualité interroge les limites de la
liberté d’expression en matière historique, surtout lorsqu’elle touche
des sujets aussi sensibles que l’antisémitisme ou les origines sociales
du communisme.
Enfin, l’ouvrage invite à réfléchir sur la manière dont l’Europe
contemporaine pense sa propre histoire à travers le prisme du XXe
siècle. En confrontant des récits souvent incompatibles, Deux siècles
ensemble agit comme un révélateur des fractures de la mémoire européenne
: entre Est et Ouest, entre oubli et hypertrophie mémorielle, entre
repentance et revendication identitaire.
Dan CULCER
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